Paralysé sans l'être
Dans Sur les chemins noirs, Tesson parle de son accident qui lui laisse pour toute faculté de se déplacer le pas d’une vieille dame, contrastant mélancoliquement avec ses randonnées d’avant. Mais, pour qui n’est pas Tesson, quelle différence y aurait-il entre la liberté de se déplacer d’un individu en bonne santé et celle du même individu une fois ramené au pas sénatorial ? Probablement aucune : ce n’est pas la force physique qui nous manque maintenant pour vadrouiller, c’est bien tout le dispositif de sédentarité, de mise au pas, qui empêche l’individu sain de n’avoir même que l’idée de se promener. Qui pourrait prendre goût à se promener entre les allées bétonnées de son quartier, bordées au mieux de lotissements identiques et médiocrement laids1 ?
Il est déjà difficile d’apprécier les chemins de forêt quand ils ont pour fond sonore les routes départementales trop proches. La promenade n’y est qu’une parenthèse dans une vie où le paysage fait office de décor du déplacement et non de parcours. On ne voit pas dans quel monde, sinon celui des désœuvrés rentiers comme Tesson, un individu moyen parcourrait et connaîtrait son territoire comme il connaît aujourd’hui les adresses des magasins et les places où se garer.
Footnotes
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Voilà au moins un argument en faveur des excentricités des architectes contemporains : leur laideur grotesque et assumée surprend et tranche avec le gris terne du reste du parc ↩